Le corpus comme outil de production

Quand une référence visuelle devient une méthode

Une référence visuelle devient vraiment utile lorsqu’elle n’est plus seulement une image que l’on cherche à reproduire. Dans la production d’une image architecturale, les références servent souvent à préciser une atmosphère, une lumière, une matérialité ou un cadrage. Elles aident à construire un langage commun, à sortir d’une description trop abstraite, et parfois à exprimer en quelques images ce qu’un long discours peine à formuler. Mais leur rôle peut aller plus loin. Certaines références ne donnent pas uniquement une orientation esthétique : elles proposent aussi une manière de faire.

Un projet récent nous l’a rappelé avec évidence.

Nous avons travaillé sur un concours pour une station de métro en Arabie Saoudite. L’espace était monumental, frontal, très géométrique. De grands escalators structuraient le centre de l’image et donnaient à l’architecture à la fois son échelle et son mouvement. Nous voulions y introduire de la vie, montrer l’usage du lieu par la présence humaine, sans pour autant affaiblir la puissance abstraite de la composition.

Ajouter simplement des personnages aurait donné un résultat trop littéral. Des silhouettes trop reconnaissables auraient déplacé l’attention vers les visages, les vêtements ou les attitudes, c’est-à-dire vers des détails qui n’étaient pas le véritable sujet de l’image. Nous cherchions autre chose : une foule présente, mais non individualisée. Une présence humaine perçue comme un flux plutôt que comme une addition de corps.

Une photographie de rue de Brian Yen, prise à Hong Kong, nous a d’abord servi d’intuition. C’est une photo, en vue frontale, prise dans la rue. Les passants, saisis dans leur mouvement, deviennent une matière colorée presque liquide. L’architecture reste fixe, tandis que les corps semblent se dissoudre partiellement dans l’espace.

Photo de la série One Year in Hong Kong par Brian Yen

Nous avons d’abord essayé de produire cet effet avec NanoBanana. Ces essais ont été utiles, mais ils ne répondaient pas complètement au problème. L’outil générait des personnages crédibles, identifiables, souvent trop achevés. Or nous cherchions précisément l’inverse : préserver une forme d’indétermination, laisser les corps exister sans les figer entièrement.

Flux de travail ComfyUI/NanoBanana

La solution est venue d’un retour aux références photographiques. 

La série City of Shadows d’Alexey Titarenko nous a permis de mieux définir ce que nous avions en tête. Dans ces images, les foules deviennent des traces, des flux, des présences presque fantomatiques, tandis que l’espace construit conserve sa stabilité. Il ne s’agit plus de représenter des individus dans un lieu, mais de donner forme au passage, à la densité, à une présence collective en mouvement.

Alexey Titarenko, série City of shadows

Pourtant, c’est une autre référence, beaucoup plus éloignée du sujet, qui nous a apporté le procédé décisif. Dans son travail sur les éléphants du désert de Namibie, Anne Marie Étienne superpose plusieurs prises de vue d’un même animal. Grâce à la transparence, l’éléphant reste visible tout en semblant se fondre dans le paysage. L’image conserve une présence forte, mais cette présence devient fragile, presque instable. 

Le sujet n’avait aucun lien direct avec notre architecture. Et pourtant, la méthode répondait exactement à notre difficulté.

Anne-Marie Etienne, série Dans l’ombre des éléphants

Nous avons donc repris ce principe dans Photoshop. Les variantes générées en amont sont devenues une matière de travail. Nous les avons superposées, ajustées, rendues plus ou moins transparentes, jusqu’à obtenir une présence collective suffisamment lisible pour évoquer l’usage du lieu, mais assez abstraite pour préserver la force de l’architecture. 

La référence n’a pas été copiée. Elle a été comprise, puis déplacée. C’est peut-être à ce moment-là que le corpus devient véritablement un outil de production. Il ne s’agit plus seulement d’accumuler des images inspirantes, ni de constituer une bibliothèque de styles prêts à l’emploi. Il s’agit de construire, avec le temps, une mémoire active. Certaines images restent en nous pour leur lumière, leur texture ou leur composition, mais aussi, parfois, pour une solution que l’on ne reconnaîtra que plus tard. 

Dans ce projet, l’intelligence artificielle a ouvert des pistes. Photoshop a permis de recomposer la matière. Mais la réponse est venue d’une culture photographique capable d’identifier, dans une image à priori assez éloignée, une méthode transposable pour nous. 

Une référence visuelle devient réellement utile lorsqu’elle cesse d’être un modèle esthétique pour devenir une manière de penser.

Une des images réalisées
ArtefactoryLab®